Les défricheurs de la Blockchain Publié le 02-11-2017 |

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Le potentiel de la Blockchain est tel qu’elle pourrait bouleverser nos vies dans la décennie à venir, comme internet l’a fait il y a une vingtaine d’années », avance Rémi Foult, 35 ans, lead developper Blockchain chez Deloitte depuis un an. De fait, une grande effervescence règne autour de cette technologie qui permet de stocker et transmettre des données de manière transparente, sécurisée et distribuée, sans organe central de contrôle. Au sein du « Lab » de la Banque de France (BDF), cela fait maintenant deux ans que la Blockchain est identifiée comme une innovation à fort potentiel, au même titre que les big data ou l’intelligence artificielle. « A terme, elle pourrait impacter en profondeur l’industrie financière, pronostique Thierry Bedoin, directeur de la transformation digitale de la BDF. Le champ des usages est en effet très vaste. Elle pourrait être utilisée pour traiter les transactions interbancaires ou la mobilisation de titres à travers des mécanismes de ‘contrats intelligents’ qui sont en réalité des programmes informatiques qui facilitent, vérifient et exécutent la négociation ou l’exécution d’un contrat. »

Face à un tel potentiel, les acteurs de la finance ont choisi d’avancer prudemment, comme le constate Julien Maldonato, associé conseil industrie financière chez Deloitte : « Les banques et les sociétés d’assurances en sont encore au stade de l’expérimentation sur des cas d’usages ciblés et peu critiques, qui concernent en général le paiement, la transaction de marché ou la connaissance client. Il faudra attendre la fin de l’année, ou le premier semestre 2018, pour voir les premières décisions de mises en production. » Cette prudence se traduit aussi dans les politiques RH. Les experts Blockchain ne forment pas de gigantesques bataillons. A la Banque de France, cinq experts sont mobilisés sur la Blockchain. « Nous avons aussi dans nos différents métiers, aux services bancaires et aux infrastructures de marché, des analystes métiers qui ont acquis des compétences sur le sujet, notamment en travaillant sur le prototype de référentiel des identifiants créanciers Sepa, le premier cas d’usage que nous avons traité avec la Blockchain, et qui devrait entrer en production fin 2017 », précise Thierry Bedoin.

Mobilités internes

Pour forger ce début d’expertise, les établissements se sont d’abord appuyés sur leurs ressources internes. « Il y a deux ans, le directeur de l’IT de Société Générale CIB (SG CIB, NDLR) est venu nous voir à Londres pour nous demander d’étudier le phénomène des fintech. C’est ainsi que j’ai découvert la Blockchain », se souvient Cédric Wahl, 42 ans, project manager IT chez SG CIB à la City. « A l’époque, j’avais juste entendu parler du bitcoin, mais je ne savais pas comment cette crypto-monnaie fonctionnait », poursuit cet ingénieur des Mines de Paris qui a d’abord travaillé comme développeur chez Dassault Systèmes et GFI avant de se spécialiser chez SG CIB dans la mesure des risques de marché des dérivés structurés. Il se met donc à lire la littérature sur la Blockchain et Ethereum* et à participer à des conférences. « J’ai rapidement compris que quelque chose d’important était en train de se préparer. Je me suis donc inscrit au cours de cryptographie de l’université de Stanford afin de muscler mes compétences sur le sujet. » Chez Deloitte, sept des dix experts Blockchain du bureau parisien ont été recrutés grâce à la mobilité interne. « Mais cette stratégie de capitalisation sur les ressources en interne commence à montrer ses limites, observe Julien Maldonato. Avec cette technologie, la maîtrise du code Blockchain se révèle fondamentale. Nous avons donc embauché depuis 2015, à l’externe, trois développeurs Blockchain, et deux nouvelles arrivées sont programmées avant la fin de l’année. » Rémi Foult a été recruté pour encadrer cette équipe, après un parcours qui l’a conduit à travailler comme développeur en finance de marché, puis comme consultant en risque de contrepartie. « Lorsque j’ai rejoint le cabinet Lamarck FS, j’ai véritablement découvert la Blockchain et Ethereum, raconte cet ingénieur des Mines d’Alès. Pendant une période d’intercontrats, le dirigeant du cabinet m’a demandé de rédiger un dossier sur le sujet. Ce travail a provoqué une étincelle. J’ai développé pour mon propre compte un prototype de fonds d’investissement où la distribution des parts se faisait via la Blockchain. » Un investissement personnel qui va porter ses fruits puisqu’en octobre 2016, c’est sa candidature que Deloitte retient.

Le recrutement d’un développeur Blockchain est un exercice compliqué. « D’abord parce que ce type de profils est très rare sur le marché, la Blockchain n’existant pas il y a trois ans, rappelle Julien Maldonato. Ensuite parce que les développeurs actuellement sur le marché sont un peu des ‘cow-boys’. Ils se sont tous auto-formés et affichent un esprit entrepreneurial et une curiosité indéniables. Mais il est parfois difficile de les intégrer dans des cabinets comme le nôtre où tous les process sont structurés. » Pour contourner cette difficulté, le cabinet a noué un partenariat avec l’école d’ingénieur Isep. « Nous accompagnons des étudiants sur des travaux pratiques qui impliquent de développer un projet via la Blockchain, l’objectif étant de repérer des profils potentiellement intéressants pour Deloitte », explique Julien Maldonato. La rareté se paie cher : les experts Blockchain perçoivent des rémunérations de 15 % à 25 % plus élevées que les développeurs traditionnels. Un jeune diplômé à la sortie des Mines Paris ou de Télécom ParisTech se négocie aujourd’hui entre 42.000 et 47.000 euros par an. Un expert avec deux ou trois ans d’expérience émarge, lui, entre 50.000 et 60.000 euros par an.

Un métier à féminiser

Les projets Blockchain étant le plus souvent des sujets de place, les experts passent une grande partie de leur temps hors des murs de leur entreprise. « Je participe régulièrement aux groupes de travail de R3, un consortium américain qui développe le protocole Corda et au sein duquel une quarantaine de banques travaillent de façon collaborative sur des cas d’usage, confie Philippe Denis, responsable du CIB Blockchain Lab qui est aussi chief digital officer chez BNP Paribas Securities Services. Je suis aussi en contacts réguliers avec les fintech et les start-up afin de comprendre ce qui se passe dans ce nouvel écosystème. » La multiplication des échanges fait que tout le monde se connaît. « Dans les meet-up et les conférences, on voit toujours les mêmes, confirme Daniel Andemeskel, 40 ans, responsable de la gestion de l’innovation et des initiatives stratégiques d’Axa IM. Il doit y avoir une cinquantaine d’experts qui maîtrisent la technologie sur la Place de Paris. Et si l’on y ajoute tous ceux qui gravitent autour, on arrive à une communauté de 200 ou 300 personnes maximum. » Cette population se réunit régulièrement à la Maison du Bitcoin, située dans le Sentier à Paris. « A la fin des ateliers, nous nous retrouvons au SOF Bar, un établissement qui accepte les paiements en bitcoin et ethereum, raconte Rémi Foult qui fait aussi partie de l’association Ethereum France. Je me rends aussi régulièrement sur le forum de la communauté Crypto FR afin d’échanger avec les autres membres de la communauté. »

Un bémol : les femmes se font rares. « Quand je présente des ateliers sur la Blockchain chez des clients, il n’y a en général que deux ou trois femmes sur la quarantaine de personnes de l’assistance, remarque Rémi Foult qui apprécie le fait d’être en première ligne dans l’avènement de cette nouvelle technologie. Je me sens un peu comme un pionnier car on est au tout début de l’aventure. Il faudra en effet un certain temps avant que l’usage de la Blockchain se généralise. C’est ainsi que les choses se sont passées pour internet : le protocole TCP/IP a été inventé à la fin des années 70, mais il a fallu attendre une vingtaine d’années avant qu’internet n’explose. » En attendant, les experts Blockchain doivent parfois prendre leur mal en patience. « Nous avons la chance de travailler sur une matière passionnante avec des technologies qui évoluent très vite, souligne Daniel Andemeskel. Dans l’industrie financière, les procédures et systèmes en place peuvent ralentir le processus de changement. Mais le mouvement est en marche et les initiatives fleurissent depuis un an. »

 

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